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Eloge du Chaos
Éloge du Chaos
Introduction
: l'intrusion d'Eris
Le chaos a une connotation défavorable. C'est du chaos qu'est née la guerre
de Troie (Robert Graves, les mythes grecs, chapitre 159). Eris la déesse du
chaos, courroucée de ne pas avoir été invitée aux noces de Peleus et de Thétis,
s'y rendit néanmoins et apporta aux convives une pomme d'or marquée de
l'inscription "kalliste" (pour la plus belle). Les déesses Héra,
Athéna et Aphrodite réclamèrent cette pomme, se jugeant chacune la plus belle. Zeus
pour les départager désigna Paris, fils de Priam, roi de Troie, en tant
qu'arbitre de ce concours de beauté.
Hermès transporta les déesses sur le mont
Ida, où Paris essaya d'abord de partager la pomme entre les déesses, ne le
pouvant, il fit jurer aux déesses de ne pas tirer grief de son choix. Hermès
demanda à Paris s'il voulait que les déesses se mettent nues afin de faciliter
son jugement. Bien sûr, répondit-il. Athéna insista pour qu'Aphrodite retire sa
gaine magique, son sous-vêtement sexy qui faisait que tous tombaient amoureux
d'elle. Aphrodite rétorqua qu'Athéna devrait retirer son casque de combat,
pensant qu'elle serait hideuse sans celui-ci.
Alors que Paris examinait individuellement les déesses, Héra promit de faire
de Paris le roi de l'Asie et l'homme le plus riche du monde s'il lui remettait
la pomme. Pais répondit qu'il ne saurait se faire corrompre. Athéna promit à
Paris de le rendre victorieux dans toutes ses batailles et l'homme le plus
sage. Paris répondit que son monde était en paix. Aphrodite approcha Paris de
si près qu'il rougit, non seulement elle le pressa de n'éluder aucun détail de
son corps, mais ajouta qu'il était l'homme le plus beau qu'elle ait vu
récemment et qu'il méritait une femme aussi belle qu'elle. Connaît-il Hélène,
la femme du roi de Sparte ? La déesse promit à Paris de faire en sorte
qu'Hélène tombe amoureuse de lui. Naturellement Paris remit la pomme à
Aphrodite, alors Héra et Athéna partirent furieuses, complotant la destruction
de Troie. Ainsi Aphrodite eut la pomme et Paris les ennuis.
Les Grecs possédaient donc une déesse spécifiquement dédiée au Chaos, mais
d'autres religions primitives lui accordèrent un rôle encore plus fondamental.
Lors de la célébration du nouvel an Babylonien, Marduk sépare Tiamat, le dragon
du chaos des forces de la loi et de l'ordre. Cette séparation originelle existe
dans toutes les religions primitives. Une offrande annuelle était alors offerte
pour prévenir la menace d'un retour du chaos. La célébration du nouvel an
marquait le retour symbolique au chaos originel par l'interruption du cours de
la vie civilisée. Alors, on fermait les temples, éteignait les feux, s'adonnait
à des agapes et transgressait les normes sociales. Les morts se mêlaient aux
vivants. A la suite de ces fêtes on se purifiait, réinventait le mythe de la
création au cours duquel le dragon du chaos fut défait, puis la vie reprenait
son cours normal. Chacun se défoulait, mais l'ordre était ensuite rétablit, les
implications de cette fête étaient aussi de célébrer la joie de posséder une
civilisation, faute de quoi le peuple ne connaîtrait que dévastation et orgies.
Autour de nous, dans notre monde contemporain, nous assistons au combat
désuet de l'ordre contre le chaos. Le vieil ordre communiste s'est effondré. A
sa place, dans une matrice chaotique, de nouveaux États sont apparus,
n'exigeant pas seulement leur indépendance politique et au moins une
semi-économie de marché, mais aussi leur propre monnaie et des armes
nucléaires, quelquefois même la constitution d'une société avec une race
unique, une unique culture ou religion. Est-ce alarmant ou rassurant ? Nous
assistons aussi à la proclamation d'un Nouvel Ordre Mondial, accompagné, d'un
côté, de l'éclatement de conflits sporadiques, de l'autre, de raids Américains
en Afrique, Europe et Asie.
Sur le plan intérieur, nous assistons à l'apparition de mouvements
populistes, tel que celui de H Ross Perot, venant bousculer le vieil ordre
imposé par le même couple Démocrate-Républicain. En outre, nous avons un
Président, dont les frasques sont l'objets de quolibets continuels, et un
Vice-Président, qui nous met en garde contre toutes opinions déviantes,
lesquelles ne feraient que renforcer une menace mondiale. Est-ce rassurant ou
alarmant ?
Dans l'entreprise étatique Japon, nous assistons à la destruction des
fondements mythiques de la société japonaise : le mythe d'une forte croissance,
le mythe de l'alliance éternelle avec les USA, le mythe du plein-emploi, le
mythe d'un marché immobilier et des valeurs perpétuellement haussier, le mythe
du pouvoir sans partage du Parti Libéral-Démocrate. Est-ce que la ruine de ces
fondements mythiques est rassurante ou alarmante ?
En réalité, à quelque endroit où nous posons les yeux, les pouvoirs
centralisateurs perdent pied. Même dans la sphère de l'esprit humain, on
s'intéresse de plus en plus aux cas des dédoublements de personnalités. Les
plus récentes théories conçoivent l'identité humaine et l'égo comme des réseaux
de sous-systèmes coopératifs plutôt que des entités uniques (exemples de ces points
de vue par Robert Ornstein "Multimind", et Michael Gazzanage,
"The Social Brain"). Si, comme Carl Jung le disait "Notre
véritable religion est un monothéisme de la conscience, une affirmation de
celle-ci, en connexion avec un rejet fanatique de l'existence de systèmes
autonomes fragmentaires", alors nous pouvons dire que le polythéisme
psychologique amorce sa croissance. Ou, comme pourraient le dire certains, le
chaos mental. Est-ce rassurant ou alarmant ?
Les mythes de
la causalité dénient le rôle d'Eris
La plupart des gens se sentent mal à l'aise vis à vis du concept de chaos.
Ceci s'explique par le primat de la science Newtoniennne interprétée par
Laplace et d'autres : le monde est déterminé, ainsi toute action initiale
produit des conséquences que nous pouvons connaître d'avance. Depuis vint la
mécanique quantique, laquelle remit en question certitude et déterminisme.
Pourtant, même Einstein refusa d'accepter l'incertitude, déclarant "Dieu
ne joue pas aux dés". Il ne pouvant accepter de croire en l'existence d'un
univers capricieux. Il craignait le retour du chaos et de ses menaces pour les
certitudes des savants, préférant attribuer à chaque effet sa cause. Et en
effet, il est bien plus confortable et valorisant pour les décideurs d'inférer
que le contrôle de la cause permet le contrôle de la conséquence.
Les consciences éclairées modernes, gardiennes de la loi, de l'ordre, du
politiquement correct, ignorant des développements scientifiques, outrepassent
les simples principes du déterminisme en affirmant non seulement qu'à chaque
cause son effet, mais qu'ils connaissent la cause de toute chose ! Nous avons
bien vu cette attitude chez les "pompiers du monde" qui nous avaient
affirmé "La cause de la famine Éthiopienne est le manque de nourritures
dans ce pays". Ainsi, nous eûmes la croisade des artistes pour nourrir les
Éthiopiens tombant d'inanition, des milliards furent envoyés au seul bénéfice
des monstrueux gouvernants de ce pays. Les Éthiopiens continuèrent à mourir.
D'autres consciences éclairées affirmèrent "Les ravages de la toxicomanie
sont dus à la drogue", alors on déclara la guerre à certaines drogues,
renchérissant leur prix, multipliant les profits pour les dealers et créant une
sous-classe criminelle, vivant du trafic de la drogue, devenu si lucratif de
par sa prohibition. Des psychologues ont alors affirmé : "La raison pour
laquelle ces personnes agissent de la sorte se trouve dans leur enfance, à
cause de graves névroses, de l'influence parentale, …" Ainsi toute trace
de chocs, de traumatismes infantiles devient la cause évidente d'autres
conséquences, les psychologues font de leur science une source de leur rentable
business.
Vous pourriez nous répondre :"Bien, mais vous ne faîtes que citer des
erreurs de diagnostics, les causes des phénomènes dont vous parlez existent,
mais elles n'ont pas été correctement appréhendées". Peut-être avez vous
raison, peut-être avez vous tort. Quelqu'histoire que vous vous racontiez, vous
ne pouvez pas échapper au fait que pour vous "le futur est un mirage aveugle"
(Stephen Vizinczey, Les Lois du Chaos). Vous ne pouvez appréhender précisément
le futur car vous n'en connaissez pas toutes les causes sous-jacentes. Le mythe
de la causalité dénie le rôle du chaos. La science a finalement du accréditer
le démon du chaos, mais cela n'a pas fait plaisir à tout le monde. Et en tout
cas pas au monde politique, qui dans son marketing des causes à effet, a
intérêt à nier son existence.
Approches du
chaos
En matière de philosophie comme de religion, il existe 3 principales écoles
de pensée (selon la classification utilisée ici). Chacune de ces écoles se
distingue de par son appréhension de l'existence. La première école conçoit
l'univers indifférent aux joies et peines de l'humanité, elle accepte le chaos
comme un principe de balance entre des contraires. La seconde école envisage
une humanité ployant sous le fardeau de la souffrance de la culpabilité, du
péché et du désir, pour elle le chaos constitue la punition suite à la rupture
de l'ordre initial. La troisième école considère le chaos comme une part
intégrante de la créativité, de la liberté et de l'évolution.
I. Approche de la première école : les tentatives d'imposer l'ordre
conduisent à un désordre plus grand
Trop d'ordre et de loi enclenchent son contraire. Les essais de mise en
place d'un gouvernement mondial mèneront à l'anarchie totale. Quels en sont de
possibles exemples ?
Les Davidiens à Waco. Selon un porte-parole du FBI le principal problème de
David Koresh était qu'il "se foutait éperdument de la loi". Donc,
afin de restaurer l'ordre, les forces de la loi et de l'ordre déclenchèrent le
chaos et la destruction, détruirent tout et tout le monde. Afin de prévenir un
mauvais usage des armes par les Davidiens, des armes furent amenées et tuèrent
au hasard. Afin de prévenir les maltraitances à enfants, les forces de l'ordre
et de la loi brûlèrent les Davidiens avec leur progéniture.
La distribution gratuite de vivres dans les camps de Somalie accrût le
nombre de réfugié somaliens mourant de faim. La disponibilité de nourriture
gratuite a attiré un grand nombre de nomades dans les camps, devenant ainsi
dépendant de cette nourriture, ils devaient mourir d'inanition s'ils n'étaient
plus pris en charge.
Les Etats américains s'inquiètent de la répartition des richesses. Pourtant,
pour se financer, de plus en plus d'États se tournent vers l'organisation de
loteries. Ce faisant, ils accordent à quelques uns de vastes sommes payées par
beaucoup d'autres, accroissant par là l'inégalité de revenus sous un prétexte
contraire.
Les préceptes de la première école trouvent leur expression dans nombre de
philosophies orientales. Ce qui arrive dans l'univers n'est ni bon ni mauvais
par nature, ne mérite ni sympathie ni antipathie. Les efforts déployés pour
Plus
tu poses d'interdits,
moins le peuple connaîtra la vertu.
Plus tu détiens d'armes,
moins le peuple sera en paix
Plus tu accordes de subsides,
moins le peuple pourra compter sur ses propres forces.
C'est pourquoi le Maître dit :
Je ne m'occupe pas de loi,
et le peuple devient honnête.
Je ne m'occupe pas d'économie,
et le peuple prospère.
Je ne m'occupe pas de religion,
Et le peuple connaît la sérénité.
Je ne m'occupe pas de l'intérêt général,
Et l'intérêt de tous s'accroît comme l'herbe folle.
contrarier le cours naturel
des choses de l'univers (en opposition aux événements de la vie personnelle)
sont vains. Chacun doit donc s'efforcer de se détacher des choses de l'univers,
être contemplatif, apprendre à s'adapter, suivre le flot universel des
événements. Ce flot va dans sens, puis revient son équilibre. Ainsi est-il dit
dans le Tao Teh King :
Ne combat pas le chaos plus que tu ne combats le mal. "N'oppose rien au
mal et il disparaîtra de lui-même" (Tao Teh King chapitre 60). Ou comme le
disait Jack Kerouac dans Dr Sax : "L'univers se débarrasse lui même de son
propre mal". Une fois encore, la raison sereine est l'élément prévalant :
nous sommes contrôlé par ce que nous aimons et ce que nous détestons. Ceux qui
combattent le mal adoptent nécessairement les caractéristiques de leur ennemi
et deviennent eux-mêmes le mal. Le pêché délibéré et la lutte organisée contre
le pêché sont les deux faces de la même médaille.
II. Approche de la deuxième école : le chaos résultant de la transgression
des lois
Dans une acceptation très large cette approche affirme que la société est
faillible ; que l'injustice est la résultante de nos actions fautives vis-à-vis
de la loi. Telle est la vision présentée en manchette de tous les grands
journaux. C'est là un crédo fondamental de la civilisation occidentale.
Dans le Judaïsme des premiers âges, puis chez les premiers Chrétiens, le mal
est omniprésent et doit être combattu. Joie et plaisir possèdent une face
cachée maléfique. Dieu est un dieu de colère, il doit être apaisé par des
sacrifices et du sang. Les jours de Noé se terminèrent dans le déluge. Sodome
et Gomorrhe furent réduites en cendres. Aujourd'hui, maintenant, nous atteignons
la Fin du Monde et cette terre de pêché sera anéantie par l'épée de Jésus ou
d'un autre Messie dont le retour est imminent.
Dans ce contexte le chaos est la punition venue du ciel. Ou le chaos est une
dégénérescence naturelle contre laquelle nous devons nous battre. Dans le Livre
des Juges de l'Ancien Testament, un chapitre de propagande monarchique, il est
dit à plusieurs reprises : "En ce temps-là, il n'y avait point de roi en
Israël. Chacun faisait ce qui lui semblait bon" (Juges. 17:6; 21:25).
Faire ce que bon nous semble n'était pas considéré comme une chose de bien,
car, ainsi que Jérémie nous le rappelle "Le cœur (de l'homme) est tortueux
par- dessus tout, et il est méchant" (Jér. 9:6).
Dans le Nouveau Testament, Paul, l'avocat rabbinique, dit "c'est par la
loi que vient la connaissance du péché" (Rom. 3:20), puis, ailleurs, il
est écrit, "Quiconque commet le péché transgresse aussi la loi : car le
péché est la transgression de la loi." (1 Jean 3:4). Et, naturellement
"le salaire du péché c'est la mort" (Rom. 6:23).
Les religions New Age fondées sur le karma ont une vision similaire du
chaos. Si vous êtes mauvais, vous vous créez un mauvais karma (vision New
Age)ou Dieu vous abandonnera aux flammes de l'enfer (vision Chrétienne
fondamentaliste). En récompense de bonnes actions vous obtiendrez un bon karma
ou des trésors dans les cieux. Il s'agit là d'une vision comptable du monde.
Quelqu'un établit un bilan des actions de chaque individu, chargeant aussi bien
le passif que l'actif. Bien sûr, quelques religions permettent d'effacer
l'ardoise par une action particulière comme le baptême ou un acte de
contrition, représentant, en quelque sorte, une déclaration de faillite,
permettant d'échapper aux créditeurs. Cependant, cela n'est permis que grâce à
un sacrifice commis à la place de l'homme. Jésus ou Mithra, ou un autre Sauveur
a déjà payé le prix par son sang. Le Père Noël participe aussi de cette
logique, vérifiant qui a été vilain ou gentil.
Ce qui est fondamental dans cette approche n'est pas la solution spécifique
au péché ou l'approche de la Rédemption, mais le pessimisme général quant au
déroulement ordinaire de la vie. La première Noble Vérité de Bouddha était
"La vie est chagrin". D'après Schopenhauer, la vie est le mal, et il
ajoute "Chaque grande douleur, physique aussi bien que spirituelle, ne
représente que notre dû, car elle ne nous serait pas advenue si nous ne le
méritions point" (Le monde comme volonté et comme représentation).
Nous pouvons ajouter le Freudisme à cette deuxième école, avec la théorie du
désir de mort et l'image donnée de l'inconscient : le cerveau primitif et
monstrueux. La psychiatrie, dans certaines de ses interprétations, a inventé
l'effrayant dragon du chaos, Tiamat, lequel se tapie tout au fond du cortex
humain, prêt à craqueler son vernis civilisé.
La préoccupation de la gauche pour les problèmes sociaux, l'obsession du
Club de Rome pour l'entropie, sont essentiellement des expressions des vues de
la deuxième école. Le changement, mouvement fondamental de l'univers, est
mauvais. Si une entreprise fait faillite, elle ne sera jamais perçue comme une
source de créativité, libérant des ressources et révélant des changements
nécessaires. C'est juste du chômage en plus. Le marchandage chômage-inflation
des macro-économistes keynésiens des années soixante appartient à l'esprit de
la seconde école. Ces maux endémiques doivent être apaisés par les gardiens
vigilants de la Politique Fiscale et de la Banque Centrale et il ne serait
possible de réduire l'une qu'en augmentant l'autre. Cette position refuse de
reconnaître le rôle positif du marché qui est aussi bien créateur que
destructeur d'emplois.
Plus généralement, la seconde école a engendré toutes les industries des
"résolveurs de problèmes" tels que politiciens bureaucrates,
démagogues, conseillers divers et variés, travailleurs sociaux. Ceux-ci ont
trouvé dans le soutien des grandes causes et l'immixtion dans la vie des
autres, pouvoir, célébrité et richesse. Quelles que soient leurs motivations,
ils opèrent comme des parasites et des vampires dont la santé dépend de la
maladie des autres, leur bien-être croît à proportion de la misère du peuple
alors que leur manière de procéder pourrait laisser à penser qu'ils s'occupent
des problèmes d'autrui. Évidemment, si la cause qu'ils défendent disparaît de
par sa résolution, ils n'auraient plus rien à défendre. En conséquence, ils
s'investissent dans la résolution des problèmes, pas dans leurs solutions. Ils
engendrent chaos et destruction sous prétexte de contrôler et d'éliminer le
chaos.
III. Approche de la troisième école : le chaos est nécessaire à la
créativité, la liberté et le progrès.
Cette vision se trouve chez certains écrivains de la Grèce antique, et plus
récemment chez Nietzsche. Nietzsche dit : "Chacun doit avoir en soi sa
part de chaos pour donner naissance à une étoile." Ici le premier point de
vue fondamental est : l'existence est joie pure. Si vous ne vous en apercevez
pas, votre perception est mauvaise. Dans cette approche, nous sommes supposés
apprendre à transmuter alchimiquement la peine en joie, le chaos en art. Nous
devrions prendre avec joie les aléas de la vie, la considérer comme une fête
quotidienne. Chaque phénomène est un acte d'amour. Toute expérience, aussi
dramatique puise-t-elle sembler, est un sacrement, un moyen d'évoluer.
"Dire oui à la vie, même dans ses aspects les plus douloureux, les plus
étranges, la volonté de vivre, de se réjouir de son caractère inépuisable, cela
même au cours des sacrifices les plus grands, c'est ce que j'appelle
Dionysianisme, c'est ce que je pense être le pont vers la psychologie du poète
tragique. Cela, non pas pour se libérer de la terreur et de la pitié, non pas
pour se purger de dangereux soucis en les évacuant de manière véhémente --
Aristote le comprenait ainsi(de même que les disciples de Freud, lesquels
pensaient que les capacités de chacun étaient liées à ses névroses, un point de
vue que Nietzsche rejette ici de manière explicite) -- mais afin d'être
soi-même cet ordre éternel qui va advenir, au-delà de la terreur ou de la pitié
-- cette joie qui inclue même l'ivresse de la destruction."(Le Crépuscule
des Idoles).
Il s'agit d'une approche se centrant sur l'ici et le maintenant. Vous ne
pouvez pas prévoir l'avenir, contenter vous du présent. Mais comme "rien
n'est certain, rien n'est impossible" (Lois du chaos). Vous êtes libre,
n'appartenez à personne et nul ne vous appartient. Dans le premier paragraphe
de "Tropique du Cancer", Henry Miller dit : "C'est maintenant
l'automne de ma deuxième année à Paris. J'ai été envoyé ici pour une raison que
je ne suis pas encore capable de comprendre. Je n'ai pas d'argent, pas
d'espoir. Je suis l'homme le plus heureux de cette terre."
Votre première responsabilité consiste à prendre soin de vous, afin de ne
pas être un fardeau pour les autres. Si vous n'êtes pas même capable de cela
comment pourriez avoir l'arrogance de prétendre pouvoir aider les autres.
L'abbaye de Thélème du "Gargantua" de Rabelais arborait la devise :
Fay ce que vouldras. Rabelais (contrairement au Livre des Juges) nous apporte
un enseignement positif. L'implication de ce slogan est : Ne cherche pas un
quelconque idéal éloigné de toi et ignorant tes propres besoins. Ne rentre pas
dans une quelconque croisade destinée à sauver le genre humain, -- car tu
penses faussement que c'est là une cause noble à remplir --, alors que, ce à
quoi tu aspires véritablement, si tu es honnête avec toi-même, avec de restez
chez toi, de cultiver tes légumes et les vendre sur le marché. (Cultiver des
légumes est, après tout, source de richesses -- plus grandes que celles
qu'apportent bon nombre de conceptions New Age.) Vous n'avez d'autres
obligations sous le soleil que de découvrir vos véritables besoins et de vous
réjouir de leur découverte.
Dans cette approche, vous accordez aux autres le droit de réaliser leurs
propres choix, mais vous les rendez également responsables des conséquences de
leurs actes. La plupart des "problèmes" sociaux sont, après tout,
fonction des choix qu'effectuent les gens, et sont par conséquent insolubles en
principe, si nous excluons l'utilisation de la coercition. Nul n'est obligé
d'endosser les obligations découlant des conséquences des décisions effectuées
par d'autres personnes. Si par exemple, quelqu'un (riche ou pauvre, éduqué ou
non) fait des enfants sans pouvoir s'en occuper ni les nourrir, nul n'est
obligé de prendre cette responsabilité à sa place, de se charger du fardeau des
souffrances créées par la négligence d'autrui. Mais vous le pouvez néanmoins si
vous le souhaitez, si vous vous sentez vocation au martyre. Si vous souhaitez
devenir un martyre, le monde vous en sera reconnaissant, puis continuera
d'évoluer comme avant, laissant le problème irrésolu.
Bien entendu, nous pouvons choisir d'aider le reste du monde, en supposant
bien sûr, que nous sachions comment nous y prendre. Mais c'est là un choix et
nullement une obligation. Le politiquement correct et une mauvaise lecture
religieuse ont tenté de transformer tout ce qui est vertus en devoirs sociaux.
Et cependant, on ne s'attend pas à ce que les prêcheurs appliquent eux-mêmes
leurs bonnes paroles ; on comprend plutôt qu'ils se sentent coupables de ne
pouvoir aller jusqu'où ils veulent nous mener, une fois leur culpabilité oublié
leur discours vertueux est manipulé et devient dessein politique.
Mais que resterait-il à faire pour les travailleurs sociaux une fois tous
les problèmes résolus. On a toujours besoin de se poser des challenges, donc
chacun se fixerait probablement des objectifs en matière d'arts et de création.
A moins que nous continuions à aspirer au chaos.
Conclusion
Dans la révélation accordée à Greg Hill et Kerry Thorly, auteurs de
"Principia Discordia", ou "Comment j'ai trouvé la Déesse et ce
que je lui ai fait quand je l'ai trouvé", la déesse du chaos Eris dit :
"Je suis le chaos. Je suis l'esprit avec lequel tes enfants et les fous
rient dans une joyeuse anarchie. Je suis la muse d'où les artistes et les
savants extraient leurs œuvres. Je suis le chaos. Je suis vivante et t'annonce
que tu es libre."
In Praise of Chaos par J. Orlin GRABBE,
extrait du discours présenté à Eris Society le 12 août 1993 "Liberty
Magazine" & "Renaissance Electronic Database".
